#cahiersdelecture2 : lieux métaphoriques et adoucissants

“La maison intérieure. La maison matérielle. La première école, c’était ma mère elle-même. Comment elle organisait ses maisons. Comment elle les nettoyait. C’est elle qui m’a appris la propreté, foncière, maladive, superstitieuse.” - Marguerite Duras, La vie matérielle

Dévorer

Marion Balac photographie en 2018 ces appétissants Baby Cakes qui mêlent l’onirique et le dégoûtant, l’odeur de propre et la promesse d’une destruction totale des organes internes. L’artiste travaille sur les memes, leur pouvoir, l’impact des métaphores sur les représentations. Par exemple, ce joli gâteau des rois lessiviel qui figure aussi une couronne mortuaire fait référence aux adeptes du Tide Pod Challenge1. Il ressemble aussi, dans sa gamme de couleurs, aux gâteaux en gelée des années 50. Facile de se moquer de la bêtise adolescente, mais le bleu de la marée (“Tide”) évoqué par le joli nom de la lessive fonctionne selon le même principe : qui se souvient des algues vertes causées en partie par ce bleu lagon propret ? qui croit que le lait Dove n’est pas du lait d’ânesse ? Et pourquoi se moquer alors qu’au fond, notre phobie du sale est aussi une phobie de la vie “chatoyante et malpropre”. On en sourit encore moins en se souvenant des américains paniqués qui avalaient du détergent pour se prémunir du Covid l’année dernière, pensant peut-être se nettoyer de l’intérieur.

Par la saleté, on se cramponne à soi-même, écrit Gaëlle Obiégly.

Selon la revue Nez, les lessives contiennent en nombre deux molécules : le musc blanc et le dihydromyrcénol (odeur citronnée). Certains parfums musqués sont donc réputés sentir “le propre”, à tel point qu’Au Parfum (leur site affilié) propose une sélection de “parfums linge propre”, dans lequel on évoque par exemple “une eau de lavande teintée de foin et d’épices, rustique et savonneuse, comme un linge défroissé à l’aide d’un fer à repasser à l’ancienne, chauffé au coin d’un poêle” (alerte cottagecore). L’imaginaire de la maison propre est localisé dans l’espace et le temps, comme celui de la peau.

“Une atmosphère de sous-sol de maison des années 60 dans laquelle on trouve le lave-linge, un évier en pierre, du linge qui sèche, encore humide, mais réchauffé par la chaleur de la chaudière à gaz.”

Le gel douche allemand contient des notes de monoï, le Brésil préfère la lavande, qui n’est pourtant pas la même que celle prisée des Anglais : “elle est plus aldéhydée en tête avec un fond plus fougère, doux et fruité”, précise Muriel Audibert, parfumeuse chez Givaudan. Certains confient, en s’expatriant, emporter avec eux le gel douche local pour retrouver un peu de la maison ailleurs (sauf en Nouvelle-Zélande, où les gels douches locaux sont formulés pour respecter la pureté de l’eau). En Chine, les détergents liquides sentent la pomme, le melon et les accords marins, comme pour boucler la boucle. On crée des espaces avec moins que ça.

Habiter

Balac a aussi créé avec Carlos Carbonnel un Airbnb “comme à la maison”, dans laquelle la balance entre le familier et l’inquiétant verse du côté de l’angoisse quand l’artiste remplit la chambre louée de détails personnels glanés sur le facebook de son invitée, photos de famille comprises. Le nid de Bachelard, avec ses secrets et ses tiroirs, a été retourné.

Yosra Ghliss et Marc Jahjah relisent justement le philosophe pour réfléchir sur Whatsapp en tant que lieu. Habiter Whatsapp, c’est remettre en jeu ce que cela veut dire d’habiter quoi que ce soit.

“La « fonction d’habiter » consiste à faire d’un espace donné un espace plus ou moins personnel par le truchement d’imaginaires et de verbes d’action (se loger, se couvrir, se protéger, etc.) qui le travaillent dans son organisation.

“Nous nous déposons dans les objets qui nous entourent”, écrivent les chercheurs, parce que nous sommes “constamment menacés par la dispersion.” A cette aune, on comprend mieux les résultats des enquêtes de Space10 pour Ikea qui révèlent qu’un pourcentage élevé de personnes considère être plus chez elle dehors, dans certains lieux initiatiques, que dans leur domicile. Habiter, c’est “pratiquer l’espace”, le façonner à travers ses interactions avec lui. Mon petit écran sale d’empreintes de doigts est clairement hanté par mes déplacements. Le code de mes applications crée des espaces numériques évolutifs.

On trouve dans la théorie de l’éditorialisation une pensée semblable (Agostini-Marchese 2017) : elle reconnaît à l’individu la capacité de construire son propre espace dans le flux des signes, des matériaux, des dispositifs qui s’offrent à lui et le contraignent conjointement.

Nous sommes constamment traversés par les objets techniques, sans qu’il soit possible de déterminer quelle part revient aux uns et aux autres.

En recourant aux affordances (hashtags, émoticons, etc.) de leurs environnements, les locuteurs construisent des localités, des zones énonciatives et langagières qui leur sont propres.

Gaëlle Obiégly écrit dans Mon prochain :

Pour déplacer le point où mon attention se trouve, je trace des ronds sur un rectangle de plastique qui interprète ce geste. (…) Je caresse mon ordinateur et mes touchers doivent être précis. Ce sont des caresses intéressées, bien sûr.

Le lieu de l’attention crée ses propres rythmes, ses comportements attendus et ses frustrations. On mobilise, pour s’y retrouver, “un vaste répertoire sémiotique, verbal, gestuel, kinésique, visuel, tactile, matériel.”

Attendre

En parlant d’espaces liminaires (lieux de transition où on s’ennuie généralement sur le seuil d’une activité en attendant un médecin ou une consultation administrative) : une association du Nord de la France, “Détente pendant l’attente”, se penche sur l’animation possible de ces lieux de malaisance en explorant l’influence des couchers de soleil sur la relaxation, pour l’instant à travers des photos exposées dans les salles. On peut imaginer que, pour aller plus loin, des éclairagistes pourraient baigner de la douceur de la lumière crépusculaire les salles d’attente de la CAF ? Le coucher de soleil est un des rares phénomènes que ça ne dérange personne d’attendre.


Pendant ces vacances, j’ai moins écrit que prévu, pour mieux prendre le temps de préparer une rentrée de La vie matérielle dont je vous dirai plus bientôt. Watch this space !

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Dès 2012, l’aspect gourmand de ces capsules de lessive envoie en moyenne un bébé par jour à l’hôpital aux Etats-Unis. Un sénateur qui veut légiférer déclare : “I saw one on my staffer's desk and I wanted to eat it.” En 2017, un article suggestif de The Onion, puis une série de memes tourne, se déforme et suscite des vocations : certains adolescents finissent en centre antipoison, victimes de l’épate, de leur nihilisme et du pouvoir de la métaphore.

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